Un drôle de 8 mai
Par Alain le dimanche, 15 mai 2011, - Lien permanent

''«Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus»''
Louis Aragon (in Le roman inachevé)
La guerre venait de finir. Nous venions nous-mêmes de finir de prendre notre petit-déjeuner. Il n’y avait plus de café, nous avions consenti à prendre un thé, à contre-cœur. Au dehors, j’entendais la clameur des foules, avec les coiffures d’époque, le phrasé particulier des speakers de la radio, qui ne disaient pas d’accord okay, à toutes les fins de phrase… Les bottes teutonnes avaient cessées de marteler nos ports et nos avenues. On venait de juger quelques-uns des criminels de proue, ceux de qui je retiendrai pour toujours, ces mots de la langue de Goethe: nicht schuldig!
La capitulation sans condition. Ce passé pèse lourd dans ma mémoire de quinquagénaire. Cette guerre, figure, depuis l'enfance, au programme de mon éducation civique.
Il ne parlait que d’elle, mon vieux. C’était sa chronologie. Son carbone 14. Avant. Pendant. Après la guerre.
Avant la guerre?
C’était le moyen-âge… La campagne, où il avait grandi, était figée dans des structures si lourdes, que même les anciens avaient conscience qu’elles ne pourraient durer. Le travail du matin au soir, le réconfort de l’école où, à l’en croire, il apprenait plutôt bien… A seize ans, il décrochait un diplôme qui attestait de sa valeur intellectuelle. Trouvait du boulot à Brest, comme aide économe, dans un lycée où les élèves étaient des bourgeois qui ne lui adressaient évidemment pas la parole. Dans ses moments de liberté, il se passionnait pour la guerre en Espagne et tint les socialistes en mépris, lorsque ces derniers laissèrent choir les républicains.
La guerre arriva. Il quittait Brest à pied. Retour forcée à la terre. Le pain ne manquait pas mais le travail si. Pendant les mois qui suivirent l'effondrement de mai-juin 1940, il se retrouvait avec son père, dans une carrière de schiste à casser les cailloux pour la voirie. Voyant dans cette vie, une impasse, il s’engageait dans l’armée de l’armistice et allait faire son service à Châteauroux, dans l'une de ces casernes que la convention d'armistice avait laissé à l'armée de la puissance vaincue. Les allemands, en 1942, mirent un terme à la comédie et mon père revint à la campagne, d’où il refusa, cette fois, de partir travailler en Allemagne, et devint réfractaire au STO (Service du Travail Obligatoire). Il devait quitter, à nouveau, ses terres pour s’engager dans l’armée française reconstituée et fit ses classes à Rennes. La guerre terminée, il partait occuper l’Allemagne jusqu’en 1946, date à laquelle, démobilisé, il décidait de s'engager cette fois au service du rail.
La guerre? Elle n'a jamais vraiment pris fin. Ce dimanche 8 mai, malgré les maux de tête, la confusion des conversations, mon envie de peindre, puis de chanter, puis de jouer de la guitare, puis d’aller rendre hommage au printemps, quand le téléphone sonne, ce n’est pas pour annoncer la reddition des armées nazies sur l’ensemble du théâtre des opérations, comme on disait à l’époque. C’est ma sœur, - elle assume – bon gré, mal gré - la régence auprès du père, qui nous appelle en annonçant que celui-ci ne peut plus se lever! Il n’a plus de force et a manqué de faire une chute en cherchant à descendre de son lit. Elle a appelé l’hôpital mais on lui a répondu qu’au vu des symptômes mentionnés, cela ne justifiait pas une prise en charge hospitalière.
Les images me reviennent. Juché sur un char «Sherman», héroïque, en vareuse de cheminot, mon père s’avance pour franchir le Rhin sur un pont de bateaux que le génie vient de terminer. Des femmes hurlent son prénom, secouées de spasmes. C’est l’Albertmania.
Je prends les choses en main. Décroche mon casque du porte manteau, et introduis de vraies cartouches dans l’étui de mon ceinturon. Ma femme me demande de faire preuve de discernement. Que cette guerre-là est bactériologique, que ma force brutale ne peut pas grand-chose contre les cellules qui refusent l’unité et optent pour la partition jusque complète dilution du noyau.
Je pars en vélo à travers la demie campagne de ce quartier peu éloigné de celui où mon père vit (résiste ?) depuis presque quarante ans. Je n’ai pas de pensées précises en tête, sinon un goût d’amertume en fond de bouche, sans doute dû à l’absence de café, le matin. Je force sur le pédalier de ma bicyclette, dépassé, dans un sous-bois, par un jeune berger en training qui, probablement, écoute Radiohead dans son casque, au lieu d’écouter la sonate pour mésanges et grives, qui se répondent d’un arbre l’autre, enchantées que la guerre soit finie.
Depuis des mois, je vis à l’heure de l’hôpital. Les visites, quotidiennes.
Le visage des personnes âgées dans les chambres voisines qui me regardent passer, avec ma serviette.
- Le docteur? Penses-tu! Un visiteur médical, rien de plus!
Les infirmières qui parlent doucement, malgré le stress du métier, et les constantes sollicitations. L’entrée dans la chambre.
- Qui c’est ?
- Ah, c’est toi… Oh ici, rien de spécial… Je ne vois personne. C’est surtout, les repas… Je me force vraiment à manger leur bouffe. Un seul mot, pour la qualifier: dé-gueu-la-sse…
Le pot de pisse du père à vider. La pudeur oubliée. L’organe seul... Le sexe est oublié depuis les calendes. Du temps a passé depuis Kaiserlautern, cette ville de Rhénanie où il était caserné, durant son occupation, en Allemagne. Il avait vingt ans. C'était l'âge d'or.
Il a voulu vivre vieux. Il y est arrivé. Plus vieux que son père, mort à 87 ans.
J’arrive au pied de l’immeuble. Celle qu’on continue d’appeler la tour, avec son escalier de quatre marches, sa rampe d’accès et son code d’accès, a été récemment ravalée. La modernité a conquis les lieux.
Ça sent la m… Ce sont les produits d’entretien qui laissent cette odeur, m’explique t-on. Une femme rayonnante me tient la porte, tout en continuant sa conversation avec son portable. J’arrive à l’étage. Combien de fois ais-je fais ce trajet? Dans des états souvent inavouables… Mon père, lui, ne se saoulait jamais.
J’entre.
L’appartement est silencieux. Ma sœur finit par arriver, avec cet air étonné qu’elle a souvent, lors de notre premier contact. Un héritage de notre éducation, là encore. Nos parents nous ont éduqué jusqu’à la suffocation. Mon asthme en est la preuve bien tangible. Je vais jusqu’à la chambre du père. Il est allongé de travers sur son lit, à la place où sa femme se trouvait. Il me fait penser à un opiomane qui a fumé toute la plante. Les yeux à demi clos. La bouche curieusement ouverte, les lèvres fendillées par la sécheresse. Je risque des mots de fraternité:
- Alors, le zénith se dérobe ?
- Hein? J'entends pas ce que tu dis… Il faut pourtant que je me lève… J’ai souvent envie de p…
Ma sœur essaie de le ramener sur le terrain du réel.
- J’ai appelé SOS médecin. Il devrait être là dans une demi-heure.
Elle prononce ces mots, mécaniquement, comme elle dirait:
j'ai pris le journal, pour les mots croisés...
Puis elle se met à la fenêtre, pour guetter probablement l’arrivée du cancérologue, quand il aura terminé son jogging…
Le père finit par dégainer:
- pour les impôts, comment on va faire?
Je lui réponds:
- je m’en occupe. Pour l’instant, l’urgence est de nature médicale, pas fiscale.
Il y a onze ans de cela, ma mère était sur ce même lit, anéantie par la mélancolie. Elle me disait qu’elle avait toujours eu peur de tout… Des autres, du monde, d’elle-même. Que toute sa vie, elle n’avait cessé d’avoir peur…
Dépression. Mélancolie. Guerre mondiale. Soin palliatifs. Hôpital de campagne. Feu roulant de l’artillerie. Nos troupes sont accueillies triomphalement dans le Schleswig-Holstein. Le parti enverra un représentant à tes obsèques. Monsieur Niet ne veut pas aller en maison de retraite.
- Y’a que des drôles, dans ces maisons de retraite. Vous avez des chambres meublées ? Avec vue sur la mer ?
Soutenir son père, dans cette épreuve. Il n’est pas épais mais comme il ne sent plus son corps, il est dur à manœuvrer. On s’y colle, ma sœur et moi. C’est elle qui lui retire sa veste de pyjama pour lui en mettre une propre. Je me sens couillon, mon efficacité est faible. Il commente l’actualité.
- Combien de gens savent que c’est la commémoration de la fin de la guerre ?
Il a toujours douté du sens de l’histoire de ses contemporains. Lui qui se souvient des dates de naissance et d’anniversaire de dizaines de personnes, souvent mortes depuis des décennies. On a du mal à le redresser. Nous maîtrisons le forcené qui ne veut pas se laisser dévêtir.
- ''Tu me mettras ma grosse veste?
- Non, la petite suffira. Il fait assez chaud, dehors.
- Oui, mais, le soir…''
Le médecin arrive. Quarante ans ? Le visage anguleux. Une forte mâchoire. Le sourire réconfortant. Il prend connaissance des circonstances auprès du père. Qui semble ne pas se rendre compte de son état.
- Non, je n’ai mal nulle part. C’est juste que je ne peux pas me lever…
Il lui prend la tension. L’infirmière est là, également, avec les médicaments. Elle trouve scandaleux que l’hôpital public ne le prenne pas en charge et avoue avoir eu le même problème avec sa mère, qui habite dans les côtes d’Armor. Ma sœur va d’une pièce à l’autre, s’attrape une mèche, sourie aux étoiles, et approuve tout ce que dit le médecin. J’évoque avec l’infirmière la crise de l’hôpital, et du système de santé de notre pays. Elle répartit le nombre de comprimés que mon père doit avaler chaque jour de la semaine.
Pilule érectile, pour une sexualité de caïman.
Pilule sympathique, pour conserver de bons liens avec les proches.
Pilule citoyenne, pour se rappeler de la date des élections.
Le médecin appelle la clinique où mon père suit un traitement chimio-thérapeutique. On cherche des raisons à sa perte de vigueur dans la chimio elle-même. Jusque là, il n’en subissait pas les conséquences de manière visible, sinon que la fatigue le conduisait à s’endormir dans son fauteuil, très souvent.
Il obtient un confrère assez vite. La prise en charge par l'hôpital est rapidement acquise. Le transport se fera par ambulance. Il a, lui aussi, des mots sévères sur le déclin du système de santé. Ma sœur et moi lui faisons savoir que nous avons les mêmes positions sur la question.
Mon père, dans sa chambre, avale sa dose de lousou, comme on dit en breton.
Il a toujours eu de l’admiration pour les sciences exactes. La chimie, en particulier.
Il n’a jamais cherché à isoler la molécule de la délicatesse, mais c’est une autre histoire…
Le médecin, s’en va, en chantant l’Internationale. Les infirmiers arrivent. Une femme, un homme. Vigoureux, tous les deux. Précis dans le geste. J’essaie de les aider. Cela tient plus de la gesticulation que de l’aide véritable. Ils sont polis et encouragent mon père à ne pas se raidir.
Je les accompagne. Je transpire. J’ai peur de sentir la sueur.
Mon père entre dans l’ascenseur, assis sur une chaise à porteur.
Dada 1er, domicilié au 11, square…
Le brancard est dans le couloir, nous hissons mon père sur sa couche et l’infirmier le recouvre d’une couverture. Je discute avec la dame qui conduit l’ambulance. Elle me dit venir souvent dans le quartier, qu’elle trouve agréable et moins brutal que certains coins de la ville.
Pendant le trajet, mon père fait part à l'infirmier de la journée du 8 mai 1945, qu’il a vécu, comme tant d’autres rennais, sur la place de l’hôtel de ville, écoutant le discours radiodiffusé du général de Gaulle. Il en a retenu surtout ces phrases, qu’il avait attendu cinq années durant :
La guerre est gagnée! Voici la Victoire! C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France! L'ennemi allemand vient de capituler devant les armées alliées de l’Ouest et de l’Est.
L’infirmier semble ému.
Mon père ajoute :
- Vous saviez où je me trouvais, lorsque j’ai entendu cette phrase?
- Eh bien, j’étais avec deux copains, bidasses, comme moi, en haut de l’hôtel de ville, avec au moins trente mille personnes en dessous de nous, qui ne cachaient pas leur joie, après toutes ces années…
- Bien sûr, monsieur. Vous deviez être soulagés après toutes ces souffrances, ces privations…
- oh, les souffrances… pas tellement… On a toujours mangés, pas bien, mais, comparé au sort de beaucoup… Vous savez, quand je suis allé en occupation, en Allemagne, après, j’avais aucune pitié de les voir, eux aussi, dans le dénuement…
- Oui… Vous étiez les vainqueurs. Eux étaient les vaincus…
- Oui… et puis, attention… Ils m’avaient quand même gâché ma jeunesse !
Nous arrivons à la clinique. Les rues sont désertes. Ce dimanche de mai me semble d’un coup sinistre. Nous accédons au service des urgences. Une dame nous fait entrer dans la salle. Mon père est déposé sur un brancard de la clinique. Les infirmiers se préparent à repartir. Je me prends pour De Gaulle et leur serre vigoureusement la main en les félicitant pour leur professionnalisme. L’infirmier m’adresse un début de sourire puis s’en va, persuadé que le fils est aussi dingue que le papa.
- Où sommes nous ?
- Aux urgences de la clinique.
- t’as vu quelqu’un ?
- Un médecin va passer, d’un moment à l’autre.
- Oui… si j’avais pu me lever…
- Tu es là pour qu’ils te retapent.
- Oui… Ça va leur demander du boulot!
Je me retrouve seul avec le père et le saint esprit, dans cette salle sans lumière autre que le néon. Il trouve que ses chaussons ne sont pas assez serrés. Il se demande à quelle heure il va manger...
- depuis combien de temps n’as-tu pas mangé?
- depuis hier soir…
L’infirmière des urgences est souriante et remarquablement efficace. Voici le père débarrassé de ses vêtements civils, mis dans une blouse d’hôpital, une perfusion d’eau glucosée dans le bras et un capteur de tension au bout du doigt.
- Qu’est-ce que j’ai au bout du doigt ? C’est gênant, je trouve.
- C’est pour surveiller ton rythme cardiaque…
- Il leur faut du temps pour prendre le pouls… D’habitude, ils sont plus rapides…
- C’est sans doute parce que c’est dimanche…
Je songe à ma propre fin. Dans dix, dans vingt ans, il devrait y avoir encore plus de technologie. Pour recevoir les derniers sacrements, on devra passer par un site distant, payant, bien sûr.
Je regarde la machinerie. Des fils de plusieurs couleur, reliés à des appareils de mesure. Oxygène. Gants sanitaires. Dans un tiroir, à portée de main, des bistouris, dans un étui de plastique. Je frémis à l’idée d’être ouvert avec çà. L’acier contre la chair. Le corps comme une gousse d’ail. Mon père me demande si je suis encore là. Je lui réponds, d’une voix mâle:
- Oui… je suis là…
Nous sommes le 8 mai 2011. Beaucoup de celles et ceux qui ont combattu pour que je puisse écrire ce texte en toute liberté, sont morts et ensevelis depuis longtemps. Mon père va être perfusé. Dans son bras devenu si maigre, un infirmier pose un tube par lequel vont transiter glucides, lipides qui manquent à son patrimoine. La mort s'est emparée de son visage, j'ai l'impression, quand il ferme les yeux, qu'il va également refermer Le livre. Mais non, il rouvre les yeux, et de sa bouche sortent ces mots:
- si je m'en sors, cette fois, on débouchera une bonne bouteille!»


Commentaires
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