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P 38 - Ubu -8 avril 2011

Ils sont tous là. Mercenaires d'une cause que l'argent n'a pas entamé ni la conspiration des égos. Je vois Roger, à présent, jusque là dissimulé par un pilier. Il tient sa guitare comme Mick Jones le faisait, à la verticale, comme pour fusiller le ciel et faire le plein d'étoiles. Il chante mais je ne discerne pas les paroles. Il pourrait chanter toute la musique que j'aime, mais c'est Christophe qui mange dans la même assiette! Formidable unisson, le choeur des combattants du riff! Leurs cheveux luisent sous un éclairage qui contient le meilleur d' EDF.

Un type ironise sur la présence d'une équipe de réanimation du Samu. Personne ne rigole. Bien-sûr, la jeunesse est derrière nous, et alors? Picasso peignait toujours, à 80 piges. Roger, rencontré à la Fac, à la sortie d'un cours auquel assistaient des lectrices de Shelley. Sa classe ne s'est pas démentie. Il enseigne la langue de Churchill et de John Lennon, car le rock n' roll ne nourrit que peu son homme. A l'époque, nos références à une culture bretonne assez typée prenaient souvent le pas sur les convenances du milieu rock rennais, Mais, jamais, nous ne nous montrions sectaires et mono ethniques, en demandant, par exemple, à ce patron de bar chez lequel nous allions, de nous mettre les Frères Morvan lorsqu'il passait un morceau de Lloyd Cole!

Je me secoue d'un pied sur l'autre. Celui qui compresse la peau des tambours, c'est rien moins que Tonio, star incontestée de la place. Jamais pris en défaut au sujet de l'apprêt. Ses lunettes sur le dessus du crâne. Sorte de Klaus Kinski, au service des cymbales, il tient le destin du concert au bout de ses baguettes. La nuit lui appartient et sa maîtrise du chaos est entière. Impeccablement arrogant, voilà son titre. Son brevet de conduite.

Cuir et solex... R 12 et feu follet. Dans les bars, on parlait littérature orale et situationnisme des bourrelets en surveillant notre rythme cardiaque. Beaucoup de ces types présents dans la salle, me prenaient, à l'époque,pour un intello, parce que je tenais à utiliser tous les temps de l'indicatif. Je trouvais cela navrant, mais laissais à l'Histoire, le soin de juger. Ce soir là, je ne laisse aucune place pour le ressentiment . Le temps a fait son travail de moulage et P 38 évite l'écueil du souvenir souvenir, par une belle leçon de distanciation et d'humour.

Je n'avais pas de voiture pour aller aux concerts en dehors de la ville, et Roger m'incitait à passer le permis. La cold wave submergeait les bosquets et l'ennui d'après la movida rennaise n'allait pas tarder à tout recouvrir. Avec lui, les mois chômés, les semaines à se fuir, de crainte que trop de gens vous voient en train de ne pas vivre... Les engueulades avec les nouveaux maîtres-chiens. J'étais plus conceptuel que faiseur d'agitation. Ma timidité ne cédait qu'après le cinquième verre.

A présent, je les vois, heureux de transpirer d'une octave l'autre, sur cette scène. L'excitation va connaître son zénith, lorsque les premiers accords de I fought the law, des Clash, jaillissent du noir, Christophe s'arc-boute à son micro. Les guitares frémissent et la grosse caisse de Tonio lui donne ce qu'elle a de meilleur. C'est l'hallali. Le déchargement séminal suprême. L'afflux des premiers secours.Trotsky remonte dans son train blindé, et demande aux anarchistes de souder la porte!

Breakin' rocks in the hot sun
I fought the law and the law won
I fought the law and the law won
I needed money 'cause I had none
I fought the law and the law won
I fought the law and the law won