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Nous entrions dans le temple, comme une première fois. La musique se faisait entendre, plus proche d'un vrombissement que d'un quattuor à cordes. Le type de la sécu apposait sur nos poignets la mention "pur rock breton".
Hot staff/ can't get Hénaff...

Nous avions chauds. Nous avions soif. Une chanson des Rolling Stones me colonisait la tête, "under the boardwalk". Tout à l'heure, j'allais monter sur scène, avec Roger, mon pote gladiateur, à la Strato! Il serait un peu surpris, mais finirait par trouver çà marrant, Nous reprendrions Amsterdam, dans la version de Mort Schumann, et Jean-Louis Brossard nous enverrait un texto avec l'e-mail de l'attachée de presse du "New Musical Express".

Toute la garnison était là. Les aficionados d'il y a trente ans. L'érudit avec lequel je parlais de Dylan, chaque fois que nous nous voyions dans ce bar de la rue de saint-Malo. Il poussait l'admiration jusqu'à lui ressembler! Il connaissait jusqu'au numéro de pressage des albums de Robert Zimmerman. Il est là. Je l'ai vu tout à l'heure, dans la file d'attente, il a pris un coup de vieux, mais, après tout, je ne travaille pas à l'état-civil. D'ailleurs, les rides ne sont-elles pas des signes extérieurs de tendresse?

Le son est puissant. Le public, invisible. Normal, les lumières sont entièrement réservées à la scène. Je suis happé par la sono. L'amertume de tout à l'heure s'est tapie au fond de la lessiveuse, et le chanteur de P 38 va s'asseoir sur le couvercle, pendant un petit moment.

Je les reconnais, évidemment tous. Pascal, le seul dont la connaissance me soit récente. Il jouait dans Frakture, à l'époque. Sa dégaine scénique fait penser à celle d'un Keith Richard (encore lui, je sais, je sais). Il grimace. Se porte en avant, lève une jambe. Let it rock! Craque un accord. Fulmine sur une note, et repart labourer sa terre, quelque part en Angleterre. Il est à la basse. Je le connais surtout à la guitare rythmique, Il force le respect, c'est incontestable. Un soir, lors d'un boeuf, je lui ai proposé de reprendre ce classique intemporel de Bowie, Rock n' roll suicide. Peut-être m'a t-il trouvé présomptueux. Ou dingue. Il a refusé mon invitation au suicide. Je ne lui en veux pas.

Gil, maître guitariste et dandy estimable. Son jeu de scène est moins contorsionné que celui de Pascal, mais sa valeur guerrière n'en est pas moins grande. Il fait comme font tous les guitaristes de rock honnêtes : lorsque le tempo se durcit, il se rapproche de ses complices et tire plusieurs rafales dans leur direction. Fusillade des guitares. Fender contre Les Paul. Fétichisme de la six cordes. Est-ce que ma guitare est un pénis? Le rock n' roll décrypté par Jacques Lacan. Les non du pop... Musiciens androgynes et spectateurs machistes. Qui gueulent et scandent quand le chanteur leur dit de gueuler et scander. Merde! On n'est pas au stade! Des gens qui dansent comme dans le temps. D'autres, sanglés dans leur cuir, attendent que Marguerite Duras vienne les inviter à prendre un verre.

Le chanteur, c'est Christophe, Lui, de le revoir sur une scène me fait estimer la valeur du temps. Il crie plus qu'il ne chante. Normal, pépère, c'est du punk rock, pas du Martin Circus! Il dégouline déjà, boit de la Contrex, entre deux salves. Sa dégaine est marrante, plus près de celle d'un Depardieu que de celle d'un Joe Strummer, Il invite la salle à reprendre la guérilla, à taxer les grosses fortunes. Il félicite l'organisateur de la soirée pour sa persévérance. Je suis en bas de la scène et je commence à fixer sur l' écran numérique d'un appareil compact, ces minutes d'éternité, quand l'électricité se met au service d'une musique, par essence hors la loi, quoi qu'en disent ces universitaires, qui, las de la musique dodécaphonique, se sont penchés, voilà trente ans, sur ce que pouvait signifier une chanson comme I wanna be your dog. Assurément, cet émeutier, en chemise sandiniste, me redonne le moral. Je décide de remettre à plus tard, la destruction de ce haut-lieu de l'outrance binaire.

Les fois prochaines, je poursuivrai l'évocation de ces minutes, qui, à défaut d'avoir transi de peur le bourgeois, ont redonné des couleurs à nos images (ndlr)