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Nous marchions vite. Ma peur était que nous soyons, une fois encore, tombé sur un beau merle, du genre qui promet de vous faire franchir le champ de mines et, une fois devant la sentinelle, lui dit qu'il a un don pour identifier les déserteurs.

Les gens étaient massés sur la rampe d'accès, Nous reconnaissions la plupart d'entre-eux. Nous avions vieilli ensemble, Le cheveu gris cohabitait avec le pas de cheveu du tout... Je notais une plus grande sobriété dans le port du blouson, même chez celles et ceux qui, au long des années 80, ne quittaient pas leur Perfecto, du jour comme de la nuit, de l'hiver comme de l'été...

L'ancienne tenancière du Be Bop, bar mythique de l'époque, était là, éclatante. Son sourire, qu'elle avait carnassier, à l'époque, me semblait, ce soir-là, comme pacifié. Les fantasmes de rocker de la troisième ceinture, qu'un temps, je nourrissais à son égard, s'étaient, depuis, déplacés. Je ne l'avais pas revu depuis au moins quinze ans, cette louve orange et panthère. D'elle, j'avais souvenir - lorsqu'elle officiait derrière son bar - de sa manière clinique, de dompter l'insolence des buveurs. Trois mots cinglants comme des balles de Mauser, et le disciple de Vince Taylor s'écrasait mollement contre le pilier, avant de remettre de l'ordre dans sa chevelure.

A l'entrée du club municipal, les hérauts d'une décennie très orgueilleuse campaient leur début de cinquantaine. J'échangeais une solide poignée de main avec Francis. Un ancien roadie de Kalashnikoff. Inchangé. Une dentition à la Keith Richard, au temps où il aimait cette plante fameuse d'extrême-orient. Toute l'histoire du rock d'ici tenait dans cette poignée de main.

Nous voyions notre guide entrer dans le music-hall. Il ne tournait pas la tête dans notre direction. Le traître aux bas nylons... Un de ces agents de la 5ème colonne, qu'il importe de démasquer, et de châtier avec conscience,

Je dis à ma femme:
- peut-être qu'il parle de nous auprès du Commandante ?*
- Ne rêve pas... Il a dû filer direct au bar, rejoindre ses potes!
- tu as probablement raison. What's a fucking bastard... (en anglais dans le texte - ndlr)

Nous nous penchions, une nouvelle fois, dans le cadre de la minuscule fenêtre, derrière laquelle, la jeune fille de la billetterie me reconnaissait. Je lui reposais la question:
- cette fois, on va pouvoir rentrer ?
- non, pas plus que tout à l'heure, monsieur. La billetterie est arrêtée...

Un char lourdement armé se postait à 'angle de l'avenue, et des types plutôt méchants sortaient d'une voiture aux vitres fumées. Mes nerfs cognaient contre la paroi et réclamaient le droit de faire mal.

A ce moment, arrivait le véritable seigneur de la soirée, Ahmid. Resplendissant dans une veste qu'aurait pu porter l'Aga Khan... Il nous souriait. Embrassait ma femme. Me serrait la main. Je lui disais:
- Ahmid, grâce à ton charisme, tu vas bien réussir à la faire entrer?
Il regardait ma femme. Souriait. Relâchait, en direction du ciel, une bouffée de cigarette, Puis s'approchait des types de la sécurité, affectés, ce soir-là, à la protection de la mémoire musicale de notre ville. Peu de temps après, il revenait vers nous, le sourire au zénith. Il tendait son billet à ma femme. Par ce simple geste, il me réconciliait avec l'humanité. La soirée ne finirait pas en page7 de notre quotidien régional:

Ils venaient fêter trente ans de rock n' roll... Un dingue a gâché la fête.