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P 38 - vue globale

Dans ce bistro, j'ai traversé presque deux décades et demi de belles amitiés, de patientes constructions d'un bien-vivre, Je n'oublierai jamais ce sentiment ressenti, dès les premières fois, d'être enfin bien chez quelqu'un.

Cette fois encore, le zinc avait valeur de refuge, d'ancre providentielle à laquelle nous pouvions nous arrimer, maintenant que la mer devenait grosse.
- salut, les enfants! Alors, vous n' êtes pas au rock n' roll?
- niet... On n'a pas pu avoir une deuxième place. J'ai merdé grave sur ce coup... C'est pas punk, çà, comme situation?
- ah bon? Vous allez bien pouvoir rentrer, non, à un moment, ou un autre... Avec l'esprit de la soirée, quand-même ?...
- je t'avoue que j'aimerai assez... L'autre, il est malheureux comme une pierre... Il veut plus entendre parler d'aller à un concert de rock n' roll, du reste de ses jours!
- je confirme! Rater le festival de Cannes! Il va manquer des feuilles dans mon carnet mondain...''

A ce moment est entrée dans le bistro, une amie à nous, et à de nombreux autres, dans cette ville, Z... Une dame pour laquelle j'ai beaucoup d'attachement. Le fantastique metteur en scène qu'est Pedro. a tenu, en la voyant entrer, à tempérer ma peine, en annonçant, d'une voix pleine d'âme
- le rock n' roll, vous n'êtes pas passé à côté, puisque la voilà!

Il ne se trompait pas. Cette fois encore, le rock n'roll pouvait très bien se jouer ailleurs que sur une scène municipale de grande réputation.

Cela n'enlevait rien au dépit que je ressentais, de passer, one more time, à côté d'un événement dont l'importance ne m'échappait pas. Dans moins d'une heure, à deux cent mètres de cette taverne salvatrice où nous avions commencé à boire, une partie spéciale allait se jouer.
La réunion de grands serviteurs de la musique qui plaît au corps et au cœur, comme le chante un type que vous connaissez sans doute, encore et encore.

Z. ne dissimulait pas sa joie d'être là. Le concert à l'Ubu? Elle aurait pu, en effet, se retrouver à ce concert inespéré, mais la rencontre avec d'autres personnes, avaient tourné l'affaire autrement. Elles se retrouvaient à présent, à une table, pour s'aimer vivre, dans ce lieu à forte résonance humaine, où jamais, à ma connaissance, personne ne s'est battu ni même injurié.

, Elle et ses amies revenaient d'un voyage dans une île, mythique pour sa musique, et sa révolution. Nous nous mîmes à évoquer du coup, le séjour que nous y fîmes, voilà déjà dix ans. De cette découverte du centre de la Havane... D'y avoir senti une dolitude qui ne nous avait, les premiers temps, pas forcément mis à l'aise... L'apparente nonchalance qu'affectait de nombreux cubains, ne dissimulait pas moins une profonde mélancolie. La révolution était entrée dans l'Histoire mais elle avait oublié de changer l'encre, sur le mode d'emploi...

Malgré ce début pessimiste, nous nous mettions, dès la deuxième bière, à dire du bien du socialisme tropical!
De ce pays, situé à quelques encablures du plus grand monstre civilisationnel jamais apparu à ce jour... Peuplé d'êtres incroyablement vivants et fiers d'eux, lesquels, dans un monde qui vomit son opulence autour de véritables puits de misère... Mais basta! Je suis là pour parler de rock n' roll! Pas pour écrire un article pour "Le monde diplomatique"...

Une cigarette après l'autre, la tension s'était installée, de tout son long, dans mon corps. Je me disais qu'un concert du Grateful Dead aurait tout à fait convenu au moment dans lequel je me trouvais.

Mais la vie n'est pas fatalement un torche-misère, une instance dans laquelle dominent les pleurs et l'insatisfaction. Pendant que nous rendions hommage aux frères cubains, Pedro soumettait notre problème à un type qui, lui aussi, allait à l'Ubu. A un moment, je le vis me faire un signe et d'approcher du zinc. J'allais vers lui et il me présentait à un homme, vêtu comme un cavalier camarguais, qui me tendait une main aussi large que celle de Buddy Guy.
- vous n'avez pas de place pour ce soir?
- ma femme n'a pas réussi à en avoir...
- oui, ils sont un peu chiants avec çà, mais bon... On va y aller ensemble...Je vous fais rentrer, moi, où alors, c'est que le rock n' roll est définitivement mort...

Des larmes me montaient presque aux yeux. Pedro, attendri, m'invitait à suivre l'homme en noir.
Pourtant, mon pessimisme congénital m'empêchait de lui mettre les mains au cou et de compter les poils de sa barbe. J'étais aise, malgré tout, à l'idée d'échapper, ce soir-là, à la pire des excommunications: celle, qu' à tout moment, les barons du rock n' roll peuvent prononcer à votre endroit, pour peu que vous commettiez d'inexcusables fautes de goût.

prochain épisode: dans l'arène! (ndlr)